Aller au contenu principal

Les gros

11 septembre 2010

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville. Absolument droite. New York, c’est une ville debout. (…) Chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur les paysages, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

Aujourd’hui, elle est à genoux, l’Américaine. Une paire de genoux bien grasse, creusée de vergetures, qui se dissout, là, dans ta télé. Tes yeux sont soupçonneux. Ils voient des débris de verre, des amas de poussière. Ils cherchent plutôt des coulis de pus, des rivières de lipides. Parce qu’elle est quand même grosse, l’Américaine, hein, avoue-le. Tu la vois se vautrer. Sa masse adipeuse prend toute la largeur de ta télé. « La vache ! C’est énorme ! », vocifères-tu. Le « Lol » est encore très peu répandu, Dieu merci.

Nous sommes le 11 septembre. Le fameux. Le terrible. L’inoubliable.

Rembobine. Le volatile arrive, immense. Un vautour pressé. Tu le vois tournoyer à peine, à demi. Tu crois d’abord à une parade aérienne. Il va peut-être s’enrouler comme une belle écharpe autour de cette chose droite et fière, avant de s’en retourner chez lui, dans son arbre. Mais en fait non.

Tu connais la suite, pour l’avoir visionnée, revisionnée, à l’infini. À côté, les Nolan sont plats, mornes, et le Nolan il est blême de jalousie. « La grosse Amérique qui s’affaisse » a d’ailleurs drainé plus de spectateurs qu’aucun cinéaste n’en aura jamais. Passé l’affolement, la détresse ou l’euphorie de l’instant, de cet Instant Inouï, ça a quelque chose de fascinant, d’assister à l’anéantissement du corpulent, du massif, du lourd, du très lourd. Trois petites bicoques de merde qui explosent ça et là dans le désert, c’est léger, rachitique, inconsistant. C’est bof, quoi. Tellement fréquent avec ça, tellement redondant ! Quatre, vingt, quarante pauvres macchabées à chaque fois, au moins une fois par semaine, morts de la même manière qui plus est, depuis des années ! Aucun effort d’imagination, pas une bribe de créativité ! Du réchauffé à t’en rendre malade.

Non mais j’insiste. C’est quoi, quarante cadavres par semaine ? Trois-mille d’un coup, ça a quand même plus de gueule, ça mérite un anniversaire, l’hymne national entonné en tremblotant d’émotion, tout ça. Franchement les mecs, faites un effort. À Kaboul comme à Bagdad. Quitte à crever, crevez nombreux, par gros paquets de mille, de trois mille, j’en sais rien, décidez du nombre qui vous arrange, mais de grâce, qu’il soit gros, ventru, obèse, comme chez l’Américaine. Qu’on vous célèbre enfin. Qu’on vous pleure. Qu’on vous glorifie. Qu’on vous venge. Ah. Et si vous pouviez faire suivre à Téhéran. Au cas où, sait-on jamais. Ce serait top.

Le brushing

8 septembre 2010

Égarement. Épouvante. Hystérie.

Merde ! Je fais quoi maintenant ?

Je peux essayer de revenir sur mes pas.

Non, non, pas moyen de revenir. J’ai le pied fier, têtu, un peu con aussi. Il n’obéit pas aux ordres de repli. Il s’imagine qu’on abdique. « On marche déjà sur Roudani, putain ! C’est la mobylette qui t’effraie ? La charrette ? Chochotte ! ».

Oui, c’est comme ça que le pied parle à la tête, chez moi. Ici, c’est le mousse qui commande au maréchal. Forcément, c’est un peu branlant. Ça tangue, si vous préférez. Bande de pervers.

Parce que mon pied n’en fait qu’à sa tête, Garcia Marquez est resté à la maison.

Et pendant que mon pied met Maârif à sac, moi je culpabilise. Abandonner Garcia Marquez sur une étagère, c’est pire que d’emprisonner un chat. Au moins, un chat, ça tourne en rond, ça fait de l’art contemporain avec tes canapés. Alors que Garcia Marquez coincé sur une étagère, entre un Proust en position fœtale et un Kafka qui ne finit jamais ses phrases, c’est le breakdown direct.

Je culpabilise, mais je m’inquiète surtout pour ma pomme. Investir un salon de coiffure sans Garcia Marquez, c’est à peu près aussi effrayant que d’être catapulté, sans munitions, dans Metal Gear Solid 4, face à un Alamix et un Nézaren – Mes amis imaginaires – affamés de la manette depuis trois jours. No place to hide. Éliminée dans la seconde.

Sauf qu’au salon de coiffure, tu ne meurs pas tout de suite. Pas folles, les demoiselles, pour abréger tes souffrances d’une paire de ciseaux fleurie dans la trachée. Non. Mourir chez le coiffeur, c’est tout un art. Ou une science.

Je la soupçonne d’ailleurs de travailler au CNRS, ma coiffeuse. Département « post-béhaviorisme ». Ivanovna Pavlovna, aurait-elle pu s’appeler, si elle ne répondait déjà au doux prénom de Naïma. Doctoresse ès Conditionnement. Mention-très-honorable-avec-les-félicitations-du-jury-à-l’unanimité. On ne parle pas seulement de son « Hair Conditioner ».

« Prière de laisser vos cervelles dans les casiers à l’entrée », peux-tu lire sur un écriteau, toi la femme instruite, qui te crois obligée d’aplatir ta crinière, pour plus d’aisance oratoire sur les grands débats de société et autres buzz politiques face à tes homologues poilus et hirsutes.

Cela dit, tu peux refuser de mettre ta cervelle de côté. Des fois qu’on te la perde, qu’on la mette à macérer dans un pot de crème décapante. Ou pire, qu’on te l’échange contre de l’occasion quasi-neuve, n’ayant servi que deux ou trois fois. Tu serais bien embêtée.

De toute façon, je te vois mal pâturer sur le canapé, en attendant de te faire limer les sabots par une des stagiaires de Naïma. Brouter un chewing-gum vieux d’une après-midi, darder la télé de ton sublime regard de ruminant, en méditant les issues probables d’une série turque. Je te vois mal aussi feuilleter un numéro éreinté de Lalla Fatima – Naïma doit encourager la littérature marocaine, ou boycotter le groupe Lagardère –, te demandant si l’interviewée de la semaine, Raïssa Tihihit, a vraiment perdu sa virginité à huit ans, quand son père de quarante l’a mariée à un jeune étalon de soixante-dix.

C’est là que tu te dis que finalement, c’est pas si mal, des cheveux avec du caractère, qui font leur vie sur ta tête. Que tu commandes à ton idiot de pied de rentrer illico. Avec un peu de chance, Garcia Marquez ne gît pas encore, neurasthénique, au pied de ta bibliothèque.

Les ragots

4 septembre 2010

« So run honey run, and hide in the wind
And never stop to look inside your mind »

Run honey run, Morcheeba

D’habitude, je relativise. C’est très à la mode de relativiser. Il paraît même que ça fait « hype » de citer Bouddha. D’être en quasi-lévitation. Le menton et les sourcils doivent flotter, surtout. Après, il faut trouver le bon dosage. Pas évident d’être hype. Tu singes parfois les mauvaises personnes. Les snobs, ou pire, les précieux. Ne pas faire du zèle non plus, donc. Au-delà de dix préceptes bouddhistes, t’es un érudit. Les érudits, c’est triste et moche. Et myope.

Non, dix, c’est un bon chiffre. Juste ce qu’il faut pour éblouir Untel. Et puis ça permet de relativiser. Regarde ce que Bouddha a trouvé contre les problèmes érectiles : « Rien ne peut nous satisfaire de manière ultime et définitive ». Tétanisée à coup sûr, la fille. Ce que Bouddha a inventé aussi en cas de pénurie, au cas où il aurait à peine de quoi payer un shot de vodka à la fille : « Il existe trois poisons pour l’esprit, et le pire c’est l’avidité ». Magistral. Fantastique ! N’est-ce pas ? Non ? Tu trouves pas ? D’accord, j’arrête de tourner autour du pot.

Je relativisais à merveille, jusqu’au matin du 31 août 2010. Ce matin-là, j’ai dû enfiler mes babouches de travers, ébouillanter un djinn au fond d’un évier. Ou je ne sais pas, j’ai peut-être piétiné un égout, malmené un animal sacré. Ça a dû réveiller un mauvais génie, mais un très mauvais, un vrai vaurien. Ou alors une furie. Ou le diable en personne. Parce que ce matin-là, c’était juste atroce.

Je l’ai perdu. Je m’étais bien pelotonnée contre lui, la veille, pourtant. Je m’amusais à compter ses ronflements avant d’entonner les miens. Il était là, je pouvais le regarder avidement, le toucher. Je pianotais aussi sur ses mains, indéfiniment, c’était compulsif. Et d’un grotesque. Mais il me laissait faire. Il était gentil. La gentillesse née. Adorable jusqu’au bout. Enfin, jusqu’à ce qu’il me laisse en plan avec mes incompréhensions.

Je suis perdue. Sans lui, je ne suis rien. Si si, je t’assure. Sans exagérer. On était très complices, il faut dire. Ça pouvait aller loin, nos conneries. Il m’a initiée au voyeurisme. On passait des journées entières à épier les gens dans leurs balcons, à espérer des rebondissements inattendus de l’autre côté de la rambarde. Souvent, il manquait de se briser le dos pour que je puisse me hisser à la hauteur de la voisine – elle adore se foutre à poil pour repasser ses chemises -, ou du voisin – il change de copine comme de capote -.

Tout ça me manque terriblement. Ça me manque d’entendre les cancans des petites vieilles d’à côté. Il avait une astuce de dingue pour contourner la cloison.

Sans ragots, et sans lui pour me les livrer chauds, croustillants, tous les matins, ma vie n’a plus de sens.

Aussi, je me laisse mourir.

En attendant, je joins mes prières à celles de millions de misérables de par le monde, qui comme moi, ont été abruptement abandonnés.

A l’unisson, scandons cette adjuration, prononcée le 31 août tragique, par @Laets_go sur Twitter :

Facebook Facebook Facebook reviiiiens !

Facebook reviens parmi les tiiiiiiens !


Bon, c’est vrai qu’il a fini par revenir, depuis. Mais il pourrait repartir. Sait-on jamais.

Seigneur tout puissant, entendez donc cette prière. Et exaucez-la. Durablement.

Aâââmen.

Les miniatures

3 septembre 2010

And the children call him famous,
what the old men call insane,
And sometimes he’s so nameless,
That he hardly knows which game to play…
Which words to say…

Lather, Jefferson Airplane.

T’y vas à reculons, comme à un enterrement. Même pas. Les enterrements, tu trouves ça poilant. Ces petites paires d’yeux désemparés, noyées dans ces gueules longues et livides ; sur les fronts, tu les vois presque tourner, les comptes à rebours. Tu les vois tourner à s’en détraquer. Et tu te marres. Parce que t’es jeune, parce que t’es athée. Pour toi, la faucheuse, c’est la chose affublée d’une espèce de burqa dans Supernatural. Pas crédible pour un centime.

T’y vas à reculons, donc. Même un enterrement, c’est plus gratifiant pour ton ego que ce « petit truc de merde », grommelles-tu. Les petits-trucs-de-merde, c’est pas pour toi. C’est pour les « petits-merdeux-de-stagiaires », as-tu envie d’aboyer. Toi t’appartiens déjà à cette race de journalistes arrogants, imbuvables. Après un master et deux ans dans une grosse usine médiatique, t’as « tout vu, tout vécu », pourrais-tu marteler, si tu ne craignais de te couvrir de ridicule. Non mais plus sérieusement. T’as quand même droit à mieux que « ça ».

« Ça » : un quartier miteux. Ou plutôt, parce que tu dois « angler » ton sujet, un atelier miteux pour enfants miteux dans un quartier miteux. C’est d’ailleurs ce que t’iras répéter à tes compères les plus attaqués, les plus cyniques de la rédac’. Histoire de prouver que sous tes airs d’écolière peureuse et raisonnable, t’es une dure, une vraie. Mais bon. Pour l’instant, ils sont pas là. Et ton bout d’humanité, tu le conserves en toi, comme un virus dormant. « Le plus vieux quartier de Casablanca », corriges-tu. « Le plus effrayant aussi », ne peux-tu t’empêcher d’ajouter. C’est vrai quoi. Derb Moulay Cherif. Rien que le nom donne froid dans le dos. Si ça se trouve, tous les démons de la ville se donnent rendez-vous la nuit – un peu comme dans Supernatural – ici même, pour invoquer le dieu des Enfers. « Là-bas plutôt », préfères-tu, parce que les petites piaules entassées les unes sur les autres s’y rejoignent tout en haut, elles ont l’air de vouloir s’enlacer. En fait elles s’affaissent. Elles préparent une jolie hécatombe.

Mais enfin, ça tu t’en fiches. Quand ça arrivera, toi tu seras bien au chaud dans ton studio pendant que d’autres se fendront le cul pour te ramener « de la matière », assèneras-tu le moment venu à tes stagiaires. Du sang en son, de la viande, oh oui, des kilos de viande carbonisée, et des hurlements. Des hurlements surtout, en radio ça en jette, les hurlements de vieilles mémés en détresse. Et pendant qu’elles s’égosilleront, toi tu seras aux anges, tu auras du mal à masquer ton euphorie à l’antenne. Bah oui, pour une fois que tu ne rabâches pas de fades dépêches d’agence, pour une fois que tu fais un journal palpitant. T’aimerais qu’il pleuve des morts tous les jours. C’est un peu ce qui te maintient en vie, les morts.

Là, là, du calme, chérie. T’es toujours en vacances, ne l’oublie pas. Aujourd’hui, tout ce que tu peux tuer, c’est le temps. Voilà, c’est ça. Promène-toi dans ce quartier pourri. T’es là pour tester ton magnéto, t’es là pour rencontrer des miniatures d’humains, c’est mignon comme tout, tu verras. Ah ben les voilà, justement. Te regardant avec ce double concentré de curiosité qui leur sert de prunelles. Quelqu’un te regarde comme ça, là-bas ?

« Là-bas » : là où les arbres sont trop bien taillés, le sol trop bien balayé et les gens trop bien coiffés pour être de véritables humains. Non. Là-bas, personne ne te regarde comme ça.

Tu esquisses un sourire bizarre parce que d’habitude, tu fais des rictus. Tu ne sais plus vraiment sourire. De l’autre côté de la rue, double concentré de malice. Quadruple, sextuple. Il y en a trois, maintenant, des miniatures d’humains, qui te fixent. Tu essaies de faire disparaitre ton regard vitreux. Il ne te sert à rien ici. Tu te délestes aussi de ton armure invisible. Des miniatures d’humains, a priori, c’est inoffensif.

Tu vas presque en trottinant vers les petites choses, « fabriquées il y a huit ans », te raconte la concessionnaire. Tu ne dégaines pas tout de suite. Le magnéto reste au fond du sac. Il ne faudrait pas les faire fuir comme une nuée de moineaux. Tu te baisses, te fais toute rikiki. Tu prends ta petite voix ridicule. Tu te figures que tu dois leur parler comme ça, aux miniatures. Comme à des mini-crétins. Tu réalises très vite que ces modèles réduits ont autant de jugeote que toi. La jugeote moins des kilomètres et des kilomètres de ratures, de foirages. T’as envie de rester là, à te faire traiter de « maîtresse, maîtresse ! ». Tu veux les écouter à l’infini, ces merveilleuses petites histoires, entrecoupées de ces merveilleuses petites chamailleries. « Tu reviens la semaine prochaine, hein, maîtresse ? ». Si tu reviens ? Et comment que tu reviens. Plus souvent que tu ne le crois. C’est moi qui te le dis.

Misogynie 2.0

20 juillet 2010

"I want you to notice when I’m not around… You’re so fuckin’ special, I wish I was special"

Creep, Radiohead

Malek est incolore. Pour le distinguer dans le tumulte urbain, il faut être un profiler à la retraite. Même pas sûr que tu le remarques dans un désert texan, Malek. Il fait de son mieux pourtant, ce pauvre garçon, pour conjurer la malédiction de la transparence. Pour que toi, piéton affairé, et surtout toi, piétonne à la si jolie chute de reins, arrêtiez de le confondre avec le gueux sur le dernier 4 par 3 estampillé « Appartements à 250.000 dirhams, cuisine équipée offerte ».

Malek est inodore. Il a beau pulvériser son petit polo Boss Green à coup de Pschitts Hugo l’Homme assortis, tu le sens à peine frotter son épaule contre la tienne, toi, ingrate promeneuse. Éthérée, insouciante, tu ne t’imagines pas les trésors de méticulosité et de coquetterie qu’il déploie avant d’aller à ta rencontre. Un beau gâchis. Honte à toi, inaccessible promeneuse.

Inodore, incolore, oui. Mais indolore, il ne l’est certainement pas, le faquin. Malek a une carnation minérale, si j’ose dire, mais il a un goût de lait tourné. Le truc que tu dégobilles dans la seconde, tant ça te révulse les entrailles. Sauf que Malek ne fermente pas depuis trois jours au fond du frigo. Il fermente depuis bientôt trente-cinq ans, le bougre. Tu ne peux pas non plus le déglutir dans la seconde. Tu dois le laisser s’agiter une ou deux heures dans ton estomac. Politesse oblige.

Polie comme une pierre de lune, Sonia a testé pour vous les vertus émétiques de son « vieil-ami-de-bientôt-trois-ans ». Même qu’elle en a frôlé la coloscopie, la pauvre âme. Totalement prise au dépourvu, la petite. Au café, pas même le quart d’heure de civilités d’usage. On ne flanque pas un pamphlet sur pattes d’un prologue de sourires. Logique. « T’as arrêté de fumer ? Ah ah ah ! Sacrée Sonia ! Mabrouk ! Bon courage ! Si t’y arrives, parce que bon, tu sais que c’est pas gagné, dans trois mois, t’auras envie de faire des gosses ». Les pattes se déplient d’aise sous la table. Les extrémités supérieures se joignent et portent, avec une grâce toute féminine, une figure pétrie de suffisance.

Non. Il ne me regarde pas avec mépris, annone Sonia, hébétée. Il ne vient pas tout juste de me réduire à une éprouvette géante, s’inquiète-t-elle. Il ne vient pas de me traiter de femelle en mal d’allaitement, là, tout de même, s’alarme-t-elle. « T’as quel âge, déjà ? Vingt-cinq ans ? Diable, tout ça n’est plus très jeune. Le temps passe vite, ma grande, faut te dépêcher ».

De partir d’ici au plus vite, oui. De fuir cette amère, cette sordide réalité. Volontiers. Suis-je vieille, défraîchie, bonne pour la casse ? Répète Sonia, comme une incantation. Est-il décrépi, désuet, bon pour l’asile ? Ou pour les caquetages de boudoirs façon XIXe siècle ? Elle l’imagine en dandy, l’affuble de favoris, d’une perruque poudreuse. Gros Lol. Ça va nettement mieux, tout d’un coup. « T’es même pas facilement mariable, ma pauvre. T’es une intello. 99% des Marocains, tu les oublies. Ils ne pourront jamais, jamais te supporter ». Déguisement, suite et fin. Alors. Qu’est-ce qui manque. La canne, la redingote, la montre à gousset, le lorgnon. Sonia vire mentalement un Matin du Sahara vieux de deux jours et le remplace par un Petit Marocain vieux de soixante-et-un ans. Elle fait tournoyer son ombrelle virtuelle d’un joli petit geste de greluche. Ce n’est pas si déplaisant de remonter le temps, finalement. « Mais ne t’inquiète pas ma petite Sonia. Si dans cinq ans t’es toujours vieille fille, je viendrai te demander en mariage ». Oh merci, mille merci, monseigneur. Quelle exquise délicatesse. N’oublie pas de mourir au front avant de le faire, cela dit.

N.B : Les personnages et les situations de ce récit sont pratiquement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé est presque fortuite.

Lexique de la bassesse

20 avril 2010

I will say the only words I know that you’ll understand, my…

Michelle, The Beatles

Mon Michou, j’ai péché. Pardonne-moi. Depuis hier, je suis fan d’Élisabeth. Il faut reconnaître qu’elle t’a bien dérouillé, la vieille dinde. Érudite comme un singe, sournoise comme un chat. Je n’aime pas l’érudition, mais j’adore la sournoiserie. Dans mon pays, on va aux bagarres de camionneurs comme au théâtre dans le tien. Je n’aime pas les tragédies, mais je raffole de la bestialité.

En te lisant ce matin, j’ai cru devenir folle. Jamais personne n’a parlé de moi comme tu l’as fait. Cuisinière ratée, musicienne loupée, écrivain manqué, je suis en effet tout cela et bien davantage. Des commentaires qui puent le ragoût, j’en ai laissé sur le blog de Choumicha – Déesse marocaine du tajine aux pruneaux -. A Rabat, on nous a récemment infligé Die Zauberflöte. J’en suis sortie en fulminant. Je ne me suis calmée qu’après une salve d’injures sur la Fan Page Facebook de Mozart. Scheisse est un euphémisme, à côté de ce que j’ai roté. Enfin, Yasmina Khadra se souviendra toujours de mes railleries sur sa langue rocailleuse, qui tranche si désagréablement avec la pureté de sa main. Je n’aime pas les écrivains de génie, mais je me passionne pour les surdoués du persiflage.

Je suis manichéenne aussi. Tu l’auras remarqué. La grossièreté du trait, j’en use et m’en gargarise. Le lieu commun est ma doctrine, la trivialité ma religion. Ah oui. Et je suis croyante. Je hais les hérétiques, mais je divinise les Ayatollahs de l’athéisme. Je ne suis pas non plus très cohérente, mais bon. Je ne me targue pas d’être philosophe. D’ailleurs, j’exècre les philosophes, mais j’idolâtre la philosophie de comptoir.

Je t’ai presque imaginé dans ton train, ton iPhone à la main, découvrant un article sur « un livre magnifique qui nous sort de l’égotisme parisien et mondain du moment ». J’ai hâte de lire la prochaine tribune où, depuis ton iPad, tu compareras les cervelles d’un adorateur de Steve Jobs et d’un fou de Ben Laden.

Michou, tu es hilarant. Et ton humour n’a d’égal que ton talent exquis d’écrivain. Tu aurais dû être poète. Qui donc est assez fou pour s’embarrasser de tonnes d’annotations, de recoupements et autres empoisonnantes futilités ? « A quoi bon la vertu puisqu’ici plus qu’ailleurs on mesure l’effet de la dialectique sadienne des prospérités du vice et des malheurs de la vertu ? », me murmures-tu. Sublime. Mais enfin, où veux-tu que mes pairs et moi allions déverser notre fiel ? Comment veux-tu que nous jouissions, si nous ne drapons pas nos « passions tristes » dans l’anonymat le plus malodorant ?

Michou, tu n’as pas le choix. Tu devras composer avec la médiocrité générale. Oui, générale. Car les littérateurs de vespasiennes, il y en a partout sur la toile. Il n’y a que ça. Pas un pour rattraper l’autre. C’est toi qui le dis. Tu dis aussi ceci : « Un philosophe pense en fonction des outils de savoir dont il dispose, sinon il pense en dehors de la réalité ». Fais donc comme moi. Écris des conneries, et fais-les passer pour de l’art. En philosophie, l’exercice est moins évident.

Le dernier dinosaure

18 avril 2010

Ce soir, je dîne avec un paléontologue. Je l’emmène manger des pâtes, sait-on jamais. Après deux verres de vin, une carcasse de canard pourrait ressembler à un fossile de Stegosaure. Les gens ne comprendraient pas.

Ma gorge est un désert, ma tête, un brasier. Il faut dire que j’ai attendu ce Moment toute ma vie. Et à quelques minutes du Moment Fatidique, je perds mes moyens et mes bas nylon, cognant rageusement ma pernicieuse corbeille à linge. Il ne faudrait surtout pas rebuter ce jeune homme. Comme le plus beau mammifère de l’ère mésozoïque, je mérite d’être étudiée de très près.

C’est donc munie de ma cartouche de sourires les plus incendiaires que j’investis le restaurant. Ça et là, des hommes d’avenir que je regarde à peine. Au fond, mon homme du passé, que j’auréole de pinceaux, de piolets et de poussière. Il est beau comme une nuée de lucioles sur une tente de camping. « L’admirable petit spécimen ! Je vous imaginais plus charnue. Votre cou n’a rien à envier à celui d’un Diplodocus. Ravissant ! » Oh oui, dis-le moi encore, que j’ai un cou de Diplodocus. J’ai envie de l’appeler Denver, d’être son amie et bien plus encore. Je me contente d’une décharge de sourires. « Ces bêtes étaient fichtrement douées en amour, vous n’avez pas idée. Le Parasaurolophus, tenez. Le plus séduisant de tous. Son piège à filles, c’était sa tête. Une espèce de tuba qui émettait une mélodie extraordinaire… » Je me maudis de n’avoir pas un peu potassé avant de venir. Les douilles de sourires s’éparpillent sur le sol. Bientôt plus de munitions. Misère.

« C’était mirifique. Je ne parle pas de déclinaisons de gros lézards. Les gueules étaient si étranges, les aspérités si fascinantes, si multiples… Comparée à cela, notre époque est d’une tristesse. Le règne du pingouin cravaté et de la greluche botoxée. Je ne parle pas de vous, bien évidemment » Encore heureux. Je réalise l’ampleur de ma bêtise. J’aurais dû me déguiser en vache préhistorique. J’ébouriffe mes cheveux, l’air de rien. « Ils étaient glorieux. Saviez-vous que pour s’attirer les faveurs d’une femme (Sic), certains dinosaures n’hésitaient pas à jouer des cornes ? Se sachant peut-être condamnés. Un choc pouvait s’avérer mortel ». Tu m’en diras tant. C’est ça, vas-y, simule le choc avec tes mains, je suis trop conne pour visualiser. Plante ton coude dans le bidon du serveur pendant qu’il… te renverse ton plat de raviolis sur la tête. « Ça vous amuse ? » Gloussements de pécore : « Voyons, Denver. Souvenez-vous, la pluie d’astéroïdes. »

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.