Les ragots
« So run honey run, and hide in the wind
And never stop to look inside your mind »
Run honey run, Morcheeba
D’habitude, je relativise. C’est très à la mode de relativiser. Il paraît même que ça fait « hype » de citer Bouddha. D’être en quasi-lévitation. Le menton et les sourcils doivent flotter, surtout. Après, il faut trouver le bon dosage. Pas évident d’être hype. Tu singes parfois les mauvaises personnes. Les snobs, ou pire, les précieux. Ne pas faire du zèle non plus, donc. Au-delà de dix préceptes bouddhistes, t’es un érudit. Les érudits, c’est triste et moche. Et myope.
Non, dix, c’est un bon chiffre. Juste ce qu’il faut pour éblouir Untel. Et puis ça permet de relativiser. Regarde ce que Bouddha a trouvé contre les problèmes érectiles : « Rien ne peut nous satisfaire de manière ultime et définitive ». Tétanisée à coup sûr, la fille. Ce que Bouddha a inventé aussi en cas de pénurie, au cas où il aurait à peine de quoi payer un shot de vodka à la fille : « Il existe trois poisons pour l’esprit, et le pire c’est l’avidité ». Magistral. Fantastique ! N’est-ce pas ? Non ? Tu trouves pas ? D’accord, j’arrête de tourner autour du pot.
Je relativisais à merveille, jusqu’au matin du 31 août 2010. Ce matin-là, j’ai dû enfiler mes babouches de travers, ébouillanter un djinn au fond d’un évier. Ou je ne sais pas, j’ai peut-être piétiné un égout, malmené un animal sacré. Ça a dû réveiller un mauvais génie, mais un très mauvais, un vrai vaurien. Ou alors une furie. Ou le diable en personne. Parce que ce matin-là, c’était juste atroce.
Je l’ai perdu. Je m’étais bien pelotonnée contre lui, la veille, pourtant. Je m’amusais à compter ses ronflements avant d’entonner les miens. Il était là, je pouvais le regarder avidement, le toucher. Je pianotais aussi sur ses mains, indéfiniment, c’était compulsif. Et d’un grotesque. Mais il me laissait faire. Il était gentil. La gentillesse née. Adorable jusqu’au bout. Enfin, jusqu’à ce qu’il me laisse en plan avec mes incompréhensions.
Je suis perdue. Sans lui, je ne suis rien. Si si, je t’assure. Sans exagérer. On était très complices, il faut dire. Ça pouvait aller loin, nos conneries. Il m’a initiée au voyeurisme. On passait des journées entières à épier les gens dans leurs balcons, à espérer des rebondissements inattendus de l’autre côté de la rambarde. Souvent, il manquait de se briser le dos pour que je puisse me hisser à la hauteur de la voisine – elle adore se foutre à poil pour repasser ses chemises -, ou du voisin – il change de copine comme de capote -.
Tout ça me manque terriblement. Ça me manque d’entendre les cancans des petites vieilles d’à côté. Il avait une astuce de dingue pour contourner la cloison.
Sans ragots, et sans lui pour me les livrer chauds, croustillants, tous les matins, ma vie n’a plus de sens.
Aussi, je me laisse mourir.
En attendant, je joins mes prières à celles de millions de misérables de par le monde, qui comme moi, ont été abruptement abandonnés.
A l’unisson, scandons cette adjuration, prononcée le 31 août tragique, par @Laets_go sur Twitter :
Facebook Facebook Facebook reviiiiens !
Facebook reviens parmi les tiiiiiiens !
Bon, c’est vrai qu’il a fini par revenir, depuis. Mais il pourrait repartir. Sait-on jamais.
Seigneur tout puissant, entendez donc cette prière. Et exaucez-la. Durablement.
Aâââmen.