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Les gros

11 septembre 2010

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville. Absolument droite. New York, c’est une ville debout. (…) Chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur les paysages, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

Aujourd’hui, elle est à genoux, l’Américaine. Une paire de genoux bien grasse, creusée de vergetures, qui se dissout, là, dans ta télé. Tes yeux sont soupçonneux. Ils voient des débris de verre, des amas de poussière. Ils cherchent plutôt des coulis de pus, des rivières de lipides. Parce qu’elle est quand même grosse, l’Américaine, hein, avoue-le. Tu la vois se vautrer. Sa masse adipeuse prend toute la largeur de ta télé. « La vache ! C’est énorme ! », vocifères-tu. Le « Lol » est encore très peu répandu, Dieu merci.

Nous sommes le 11 septembre. Le fameux. Le terrible. L’inoubliable.

Rembobine. Le volatile arrive, immense. Un vautour pressé. Tu le vois tournoyer à peine, à demi. Tu crois d’abord à une parade aérienne. Il va peut-être s’enrouler comme une belle écharpe autour de cette chose droite et fière, avant de s’en retourner chez lui, dans son arbre. Mais en fait non.

Tu connais la suite, pour l’avoir visionnée, revisionnée, à l’infini. À côté, les Nolan sont plats, mornes, et le Nolan il est blême de jalousie. « La grosse Amérique qui s’affaisse » a d’ailleurs drainé plus de spectateurs qu’aucun cinéaste n’en aura jamais. Passé l’affolement, la détresse ou l’euphorie de l’instant, de cet Instant Inouï, ça a quelque chose de fascinant, d’assister à l’anéantissement du corpulent, du massif, du lourd, du très lourd. Trois petites bicoques de merde qui explosent ça et là dans le désert, c’est léger, rachitique, inconsistant. C’est bof, quoi. Tellement fréquent avec ça, tellement redondant ! Quatre, vingt, quarante pauvres macchabées à chaque fois, au moins une fois par semaine, morts de la même manière qui plus est, depuis des années ! Aucun effort d’imagination, pas une bribe de créativité ! Du réchauffé à t’en rendre malade.

Non mais j’insiste. C’est quoi, quarante cadavres par semaine ? Trois-mille d’un coup, ça a quand même plus de gueule, ça mérite un anniversaire, l’hymne national entonné en tremblotant d’émotion, tout ça. Franchement les mecs, faites un effort. À Kaboul comme à Bagdad. Quitte à crever, crevez nombreux, par gros paquets de mille, de trois mille, j’en sais rien, décidez du nombre qui vous arrange, mais de grâce, qu’il soit gros, ventru, obèse, comme chez l’Américaine. Qu’on vous célèbre enfin. Qu’on vous pleure. Qu’on vous glorifie. Qu’on vous venge. Ah. Et si vous pouviez faire suivre à Téhéran. Au cas où, sait-on jamais. Ce serait top.

2 Commentaires laisser un →
  1. 12 septembre 2010 21:04

    Les grovengeurs et les maigrattenteurs. Cure d’amaigrissement pour les uns et gavage forcé pour les autres.Une justice qui reste à inventer doit s’y employer activement pour défendre et prévenir des victimes innocentes de la folie de l’opulence et de la barbarie de l’ignorance. Une justice de bonheur pour répartir équitablement la richesse et le savoir. Que restera- il à commémorer sinon le triomphe des lumières de tous sur le despotisme et l’obscurantisme des uns sur les autres.
    11 Septembre certes, mais que de x jour, de y mois, de z année devrait-on ne plus avoir à commémorer dans la douleur?

  2. 14 septembre 2010 16:06

    InYourEyeslesimagesenboucleduforamatgedecerveauxdisponibles…D’un point de vue simpliste dans la ligne éditoriale du nouveau monde, chaque coup de crayon personnifiant le mal en portrait robot me rapproche hélas un peu plus du méchant (j’ai déjà le nom, la croyance et le mat de la peau) éloignant, de chaque nouveau trait, mes rêves utopiques d’universalisme à la noix.

    Mais je continue à avoir foi en la bonté « essentielle » de l’humanité et je continue à avoir beaucoup de peine pour ceux qui tombent sous les bombes et pour ceux là même qui lâchent ces bombes, puisque dans les deux cas il y a perte d’humanité…sauf que chez les uns elle est plutôt d’un volontaire obéissant à une implacable volonté de puissance, et que chez les autres elle est le fruit d’une totale impuissance ne dépendant pas de leur volonté et dont beaucoup font fond de commerce en ce moment.

    Le perdant ? L’homme encore une fois qui a encore bien du mal à reconnaître les siens…en attendant, il aime bien commémorer les manifestations de sa bêtise…

    continue à être aussi prolixe :)

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