“Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.”
Charles Baudelaire, Elévation.
S’élever, disait aussi Hugo, comme me le fait aimablement remarquer Princesse en réponse à un précédent post. Mon élévation, je l’ai vécue en virant allègrement à droite, à quelques encablures du Technopark, pour m’engouffrer dans une autoroute cafardeuse. Le temps, lourd, oppressant, ne se prête guère aux élans exaltés. Les paysages sont moroses, les affiches, énormes, braillardes. “GoodYear. Etre bien chaussé, c’est le pied !” ; “Jaouda, c’est bon !” ; “Huilor, naturellement riche en Oméga3″. Aux abords de la périphérie, les lotissements s’empêtrent dans une lèpre incurable. Quelques kilomètres plus loin, de vastes champs défrichés, livrés au flamboiement de l’astre solaire. Et puis une maison. Rose granit, noyée dans la majesté des eucalyptus.
Je réprime un léger sourire. “Elle est où la maison, maman ?” , dit un petit ogre à lunettes, deux jours après que ses parents eurent acquis le terrain du Menzeh. ”Il faudra attendre encore quelques mois avant d’habiter ici.”, répond Maman Ogresse, hilare. “Mais vous allez mettre un carrelage avant de construire la maison, hein, maman ? Je n’aime pas ces cailloux. Et cette terre noire, là. Ces fleurs jaunes, aussi, elles sont très laides. Ce terrain doit être lisse et plat, comme la cour de récréation, pour que je puisse m’y promener à vélo sans me casser les genoux !” . Depuis, le petit ogre a grandi, et en arpentant terrasse, véranda, verger et potager, toutes les choses qui lui paraissaient naguère grosses comme des cratères lunaires lui donnent aujourd’hui l’impression de se mouvoir dans une maison de poupée.
La liane ayant dévoré le plafond diaphane de la terrasse, il lui est impossible d’imaginer d’ici, la trajectoire, dans la nuit étoilée, de la fusée SMG1995, qu’il n’a jamais pu construire. Le petit ogre devenu grand s’éloigne donc à pas inquiets, armé d’une torche, en direction d’une allée verdoyante. A dix ans, ce minuscule faisceau de lumière ne lui était d’aucune utilité. “Il faut que tu apprennes à maîtriser ta peur du noir, lui disait Papa Ogre. Il faut non pas avoir peur du noir, mais lui faire peur.” Naturellement, l’ogre à lunettes exhibait ses petites dents de lait, dans une attitude féroce, croyant par là donner d’atroces frayeurs à l’obscur seigneur. L’ogre menu devenu grand tressaille aujourd’hui au moindre frétillement de feuille d’arbre. Au moindre aboiement de chien méchant. Mais à l’angoisse se mêle un amour infini, tel qu’il ne l’a jamais éprouvé, étant jeune et malingre.
Ce recueillement a certainement dû être interprété comme un désintérêt patent, comme une insulte faite à la beauté de la nature. Le petit ogre écarquille les yeux à la vue d’une chenille grimpant mollement le long d’une branche. Il s’extasie de ce que la coccinelle ressemble tant à un papillon, vue d’en haut et à un cafard, vue d’en bas. Pour lui, les boules de feu qui crépitent dans le ciel ne peuvent raisonnablement être à des millions d’années lumières du Menzeh. Le petit ogre piétine le gazon frais en s’aspergeant d’eau à même le tuyau d’arrosage. Il file comme un bolide sur sa bicyclette bleue déglinguée, donnant presque un haut-le-coeur à Léo, le pékinois noir à l’haleine de putois qu’il a décidé d’emmener en virée avec lui, contre son gré. Il organise des chasses au trésor, pensant trouver une montagne de pièces d’or à côté du petit moteur de l’ère sans électricité. Des pièces d’or qu’il aurait quand même mordu pour vérifier si elles étaient réellement précieuses. Le petit ogre pioche, creuse un trou, plante un bulbe, l’arrose et s’assied toute l’après-midi devant la motte de terre, dans l’espoir de voir germer une première pousse. Le petit ogre vit.
Le grand, lui, revit ce lointain passé, dans un état de prostration proche de l’hébétude. Son argile, sa fange, son ventre, son intérêt, son appétit, sa passion, son égoïsme, sa pesanteur, accumulés en un temps record à la suite d’expériences parfois inédites, souvent indignes, il ne peut s’en extirper après un retour aux sources aussi rapide, aussi prompt à détaler. Car après tout, le grand ogre ne vit plus dans ce havre de paix. Il est aujourd’hui tristement, amèrement ancré dans le quotidien. Un quotidien non pas planté dans un vert hameau, mais trempé dans la grisaille ; non pas bercé par le gazouillis des moineaux, mais secoué par le grondement des pots d’échappement ; non pas parsemé de créatures elfiques, chaleureuses, mais infesté de bêtes féroces.
Qu’on ne le blâme donc pas d’être devenu ce qu’il est. Papa Ogre et Maman Ogresse lui ont inculqué les lois de la sélection naturelle. Platement, la loi de la jungle. La vie a fait le reste.
“A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait.”
Charles Baudelaire, l’Albatros.