Global Water juin 27, 2008
Posted by inyoureyes1 in Ricanements.Tags: Science-fiction
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- Vous ! Oui, vous, avec le béret en aluminium. Combien le mètre carré ici ?
De menu, camus et rabougri, le béret se ballonne comme une panse repue. Une boursouflure d’orgueil, sans doute. Neïla sourit, narquoise. Elle s’imagine adressant les pires railleries au couvre-chef sur pattes. De quoi lui perforer sa ridicule bedaine cérébrale et la faire pirouetter dans l’air comme un ballon de dessin animé. Le gars dodeline légèrement de la baudruche.
- 10.000 euros, ma p’tite dame.
- Aoutch ! Tant que ça ?!
- C’est qu’c'est la Marina Blanca, ma p’tite dame ! A combien pensiez-vous qu’on les vendait, ces lots ?
En 2008, ces “lots” étaient un immense champs graveleux bordé de cartons. Neïla avait coutume de gominer tous les contours de cette belle chimère, phare tatoué, McDo, mosquée, terrain de basket, pour se projeter dans le futur très hypothétique de la station balnéaire. Parce qu’ambigu, fuyant, vaporeux, cet endroit désertique lui semblait plus beau que n’importe quel vestige patrimonial. Une fabuleuse ruine s’effrite entre vos doigts, à mesure que le temps la vandalise, à mesure que le temps lamine votre propre vie. Or, la vision d’un édifice en devenir est une vision fugitive. Parce que mirifique, elle échappe au temps et vous fait croire que votre existence peut aussi être une éternelle construction, une émergence sans cesse renouvelée. Aujourd’hui, la Marina Blanca peut s’enorgueillir d’avoir un passé, comme n’importe quel autre projet semé dans la tête enfiévrée d’un homme, et planté dans les entrailles endolories de la terre.
- Vous savez, ma p’tite dame, depuis que notre Marina a abrité cinq des plus beaux pavillons de l’Exposition Universelle, les gens ont complètement perdu les pédales. Il y en a qui économisent pendant vingt ans pour s’offrir dix petits mètres carrés dans ce coin. On a parié gros sur ce bidule. Vous voyez que finalement, même les plans les plus ”fous” peuvent se concrétiser.
- C’est vrai que c’est démentiel. Si, il y a vingt ans, on m’avait dit qu’ici, la flotte se vendrait à 10.000 euros le mètre carré, ou cube si vous préférez, je me serais probablement troué les poumons à force de rire.
Elle allonge son regard vers l’immensité de l’océan. Après le succès des “lots de terrains”, les promoteurs ont eu l’aplomb de faire voter une loi de libéralisation du domaine public maritime. Ils ont appelé ça “Global Water”. “Chacun a droit à son petit bout de flotte”, disaient les affiches et les flyers. “John Locke a pensé le droit à la propriété, Nous avons pensé le droit à la propriété ultime.” disaient les manuels scolaires et les ouvrages d’histoire des idées politiques. Bien sûr, les défenseurs de la nature, les écorchés vifs de la société contemporaine, se sont houleusement érigés contre cette “odieuse barbarie de l’humain, qui, après avoir bétonné la côte, entreprend de cloisonner la mer.” Mais ils n’avaient pas encore poussé trente râles de désespoir que les promoteurs alignaient déjà les ballons oranges pour quadriller l’océan.
- Laquelle des parcelles me conseillez-vous d’acheter, le béret ?
- Celle-là. Elle est parfaitement réglementée. On vous envoie des newsletters pour vous informer de l’état du ciel, des newsletters dont vous aurez rarement besoin, ma p’tite dame, parce qu’aucune alerte au tsunami n’a été déclarée dans ce coin. Ici il n’y a jamais eu d’attentats au Jet Ski non plus, vous pouvez me croire. Parcelle individuelle ou familiale ?
- Commerciale. C’est quoi cet endroit un peu noir, là-bas ?
- Ah, ça non, je vous déconseille vivement d’acheter dans cette partie. Concentration très élevée en fuel. C’est là que le battant pavillon panaméen a coulé, il y a trois mois.
- Parfait ! Je prends.
- Vous prenez ça ?!
- Oui ! Discutez pas. J’ai à peine discuté le prix. Je vous achète cette parcelle au tarif que vous avez fixé. Vous en serez débarrassé.
- Certes…
La baudruche s’est complètement dégonflée. Elle la voit virevolter entre les nuages. Son sourire narquois ne l’a pas quittée, depuis le début de la conversation. Elle pense aux millions d’euros qu’elle pourra se faire grâce au fuel dilué dans cette eau noirâtre. Prosaïquement, grâce au procédé expérimental de son associé, elle récupère le pétrole et le revend au prix fort, comme s’il sortait à peine d’une raffinerie nigériane. La flotte sera épurée, elle la revendra alors au prix fort, comme si de battant pavillon panaméen il n’a jamais été question. Longtemps narquois, son sourire se teinte de mélancolie. “Dire qu’il y a vingt ans, je rêvassais en voyant les cartons rutilants de cette Marina. Il faut croire que les âmes dépérissent aussi vite, si ce n’est plus vite que les monuments.” Elle fait trois pas en direction d’un petit bureau, pour arrêter les termes de la transaction. La baudruche s’efface pour la laisser passer et la suit, en se frottant les mains.
P.S : C’est pour toi, Papa !